Un art de vivre pauvre

Depuis deux mille ans, l’Asie orientale a été profondément imprégnée par le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme : ni la « modernisation » ni la « mondialisation » n’ont réussi à en éliminer l’empreinte surtout dans la cul¬ture du lettré qui en a extrait la quintessence pour s’en nourrir l’esprit et goûter la vie quelles qu’en soient les vicissitudes. Il a appris l’équi¬libre et la liberté intérieure qui résultent du détachement de toutes choses pour appré¬cier ce qui compte, l’instant. Voilà l’un des nombreux points sur lesquels les trois philo- sophies convergent.

Pour le Bouddha, la souffrance provient de ce qu’il nomme la soif, c’est-à-dire le désir : de la richesse, de la gloire, de l’amour, de l’extinction duquel viendra la délivrance. Certes, le fidèle qui va à la pagode, offre l’en-cens et les fleurs, et prie, est bien loin de cette vérité primordiale, abstraite, du moins en retire-t-il de l’espoir et de la paix.
Proche du Bouddha, Laozi enseigne que si le Ciel et la Terre durent, c’est qu’ils ne vivent point par et pour eux-mêmes/et que, de même, le sage s’accomplit en né se souciant pas de lui-même (Daodejing, VII). La spontanéité de l’état originel s’obtient par le « non agir » (ziran) qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à suivre la nature.
Confucius, lui, se préocupe de l’harmonie des rapports sociaux. Celle-ci doit être apportée par l’éducation, qui s’impose à tout individu (tu thân), prince ou paysan. Elle est d’abord la « voie du milieu » : trung est ce qui n’incline d’aucun côté, qui est en équilibre, dung ce qui ne change pas, qui est constant, invariable. Trung réfère à la personne, dung à son rapport à l’univers : « La nature de l’homme lui est impartie par le Ciel. La Voie (Dao) consiste à suivre cette nature, l’éducation (giáo) à cultiver cette voie. L’homme de qualité (quản tu) se garde de ce qu’il ne voit pas et appréhende ce qu’il n’entend pas… Quand il ne »’élève dans l’âme aucun sentiment de joie, de colère, de tristesse ou
de plaisir, on dit qu’elle est en équilibre (trung)… Quand ces sentiments naissent dans l’âme et restent dans la juste mesure, on dit qu’elle est dans un état d’harmonie (hòa). L’équilibre est le grand fondement de l’univers, l’harmonie sa loi générale. Quand l’équilibre et l’harmonie atteignent leur plus haut degré, le Ciel et la Terre sont en ordre et tous les êtres prospèrent ».
Ce qui n’était qu’implicite chez Confucius, la modération, devient explicite chez Xunzi pour qui les rites (lê) s’expliquent par la néces¬sité de contrôler les désirs :
« D’où viennent les règles de la conduite appropriée (lê) ? L’homme depuis la naissance a des désirs. Lorsque le désir n’est pas satisfait, il ne peut pas ne pas chercher a le satisfaire. Lorsque cette recherche est sans mesure ou dépasse la mesure, il ne peut y avoir que contestation. S’il y a contestation, il y aura désordre. S’il y a désordre, il y aura pauvreté. C’est pourquoi les anciens rois ont établi les rites (lê) et la justice (nghia) pour mettre des limites à cette confusion qu’ils haïssaient, pour éduquer et nourrir les désirs des hommes, pour leur permettre de les satis¬faire, afin que le désir ne soit jamais supprimé par les choses ni les choses épuisées par le désir, pour que ces deux éléments se complètent et continuent à exister. C’est ainsi qu’ont été instituées les normes de conduite1 ».
Dans cette conception les besoins doivent être satisfaits mais dans des limites appro¬priées. La restriction vient du dedans et du dehors. Par l’éducation, l’individu apprend à se modérer afin d’atteindre l’équilibre intérieur, le milieu juste, pour ceux qui ne savent pas se restreindre, la loi extérieure entre en jeu et impose ses règles en vue de l’intérêt commun.

Les conditions naturelles et l’économie n’encourageaient pas non plus les excès. Ni la terre ni le climat n’offrent une abondance facile. L’habitation est faite de végétal et d’argile. L’alimentation consomme peu de viande, elle est sobre et jamais pesante. L’homme ne se considère pas comme maître et posses¬seur de la nature, mais comme un de ses éléments au même titre que les animaux, les plantes et même les minéraux; ils ont eux aussi une âme qui lui parle, avec qui il parle, en eux il peut être changé au cours de ses renaissances. Toute sa vie publique et privée est pénétrée par le sentiment de son rapport étroit avec le ciel et la terre, de cette triade qu’il constitue avec eux (thiên dia nhân). L’être pleinement libre est dit phong luu, de phong : vent, luu : couler, parce que, comme le vent et l’eau qui vont où ils veulent, il est détaché des contingences : chaque instant apporte sa beauté, celle d’une fleur qui s’épanouit ou se fane, d’une feuille qui se détache sur le ciel, d’une silhouette à contre-jour d’une buffle et de son petit gardien coiffé d’un nôn de latanier, d’une aigrette au bord d’un étang de nénuphars. L’homme accepte d’une âme égale la vicissitude. Confucéen, son ambition est de servir l’Etat, mais si celui- ci ne répond pas à son idéal, il préfère se retirer de la vie publique. Bouddhiste, il connaît l’impermanence de toutes choses. Taoïste, il communie avec la nature et vibre avec les souffles qui la parcourent.

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