L’itinérance 6

Après la pagode de la Montagne des Immortels (Tiên Son) suspendue au sommet d’un roc escarpé, voici celle de la Purification de l’Injustice (Giai oan) dont le nom vient de la source qui jaillit d’un roc stérile pour débarrasser le Bouddha des poussières du monde.
Des murmures se propagent de groupe en groupe : Huong-tich ! On approche de la Pagode Intérieure (Chùa Trong) vers laquelle se tournent les deux sommets du Dragon et du Tigre. La grotte est une immense ouverture noyée dans les fumées d’encens. Cent vingt marches descendent vers les autels nichés parmi les stalagmites et brillants des mille lumières papillotantes des bougies. Dans la pénombre les statues immobiles semblent
prendre vie. Voici celle de Quan Âm la Misé¬ricordieuse qui souhaita : « S’il reste dans le monde un seul grain de poussière abîmé dans l’océan des souffrances, puissé-je ne pas devenir Bouddha afin de le sauver! » Là, parmi le tintement des gongs et le bruit régu¬lier des coups que donnent sur le mô de bois les bonzes récitant leurs sutras, une foule recueillie prie silencieusement. Les femmes stériles vont caresser les rochers ayant la forme d’un garçon ou d’une fille et leur adres¬sent une douce invitation : « Rentre avec moi, mon petit ! ». Si totale est leur foi qu’au retour elles paieront double la traversée et demanderont à l’auberge deux bols de riz et deux paires de baguettes.
La barque tourne. La montagne s’éloigne peu à peu. Mais le voyageur conservera dans son cœur la beauté du site et le sentiment de la compassion bouddhique qui l’impré¬gnera comme le parfum des fleurs sauvages sur le sillage de l’onde imperceptible…
Il est enfin des sites que l’on visite rien que pour leur beauté. Le plus connu est la baie d’Ha-long. Son nom lui vient d’une
légende selon laquelle un dragon (long) serait descendu (ha) du ciel pour défendre le pays contre des envahisseurs. Sur plus de 1500 km2 sont dispersés quelque deux milles îles grandes et petites, nues ou couvertes de végé¬tation, isolées ou alignées en murailles sur des étendues tantôt vides tantôt remplies de bateaux. Les formes varient à l’infini, évo¬quant deux coqs affrontés, un chat, un brûle- parfum, un gong, une voile, un pêcheur à la ligne, un couple d’amoureux séparés qui se regardent. L’aspect varie selon les heures et les saisons. La lumière du soleil accentue les reliefs et joue avec leurs ombres dans le scin¬tillement des vagues, la brume fait surgir des formes fantomatiques qui apparaissent et dis¬paraissent silencieusement au détour d’un chenal.
L’îlot le plus célèbre est celui des Piques de bois (Daugô) qui servit, en 1288, à entre¬poser les pieux que le général Trân Hung
Dao fit planter dans le lit du fleuve Bach- dang, pour empaler à la marée descendante les navires de l’escadre d’invasion mongole.
La beauté de la baie attira d’illustres visi¬teurs. En 1468, le roi Le Thânh-tông fit gra¬ver sur la pierre un poème qui commence ainsi :
Cent cours d’eau entourant les montagnes s’en vont vers la mer Orientale Comme des pièces d’échiquier les îlots se dressent sur le bleu de la mer se confondant avec le ciel.
Cent soixante ans plus tard (1729), Trinh Cuong vint ici inspecter sa flotte et composa un autre poème sur les mêmes rimes :
La mer immense réunit tous les fleuves Les monts baignent dans l’eau, l’eau se confond avec le ciel.
Dans les années 1816-1818, Hô Xuân Huong mariée au préfet de la région, célébra le site dans cinq poèmes :
Lentement la voile glisse dans la baie Les rochers émergeant de l’eau s’empourprent du couchant.
Mais le terrien qu’est le Viêt est peut-être moins sensible à l’envoûtement marin qu’au charme des montagnes et des eaux auxquelles sont intimement liées son histoire, ses légen¬des, sa culture et ses réminiscences littéraires. L’un des plus beaux sites du Delta, tout proche de Hoa-Iu, est celui des « Trois grottes » (Tam- côc) à travers lesquelles on se promène en barque mue par le pied des rameuses. C’est le seul bruit qui trouble le silence, avec par¬fois le caquètement d’une troupe de canards glissant sur l’eau. Les verts de l’onde, des montagnes et des rizières, tantôt se distin¬guent tantôt semblent se confondre, un buffle dresse sa silhouette sur le ciel, une pêcheuse de crabes jette sa drague dans le fond herbeux tandis que le soleil joue sur les stalactites et leurs reflets. Merveilleuse sérénité!

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