Les littératures

Dans toutes les sociétés arrivées à un certain degré de différenciation sociale existent deux types de cultures qu’on peut qualifier respectivement de « populaire » et de « lettrée ». La culture populaire est celle du peuple par opposition aux classes dominantes politiques et intellectuelles. Celles-ci peuvent être distinctes (mais alliées) comme dans l’Inde ancienne avec le couple brahmanes-ksha-triyas, ou confondues comme dans la Chine et le Viêt Nam confucéens avec la bureaucratie des lettrés-fonctionnaires. La dualité entre les deux types de culture peut s’atténuer avec la démocratisation du pouvoir et de l’enseignement ainsi que l’omniprésence de l’univers symbolique des médias, elle n’en subsiste pas moins comme le montrent toutes les enquêtes sociologiques sur la nature des loisirs selon les classes dans les sociétés industrielles.

On doit noter que cette distinction de deux cultures est récusée par certains auteurs, principalement marxistes. Pour eux, les classes populaires sont totalement aliénées à la culture des classes dominantes dont elles intériorisent le système de représentations, ce qui aboutit à l’acceptation de l’ordre établi. Toute production symbolique de leur part ne peut être que marginale et reflète soit quelques intérêts spécifiques, soit une attitude de défense.

Nous ne partageons pas cette vue simplificatrice. Sans doute les classes dominées n’arrivent-elles pas, en général, à construire une véritable idéologie d’elles-mêmes sans l’apport d’intellectuels extérieurs, tels le Bouddha, issu de kshatriyas, qui contesta le brahmanisme, ou, plus près de nous, Marx et Engels venus de la classe moyenne. Mais, l’absence d’idéologie pour soi n’implique pas l’absence de conscience, et l’histoire montre que le peuple a toujours su élaborer une véritable culture, et non une sous-culture, véhiculant ses connaissances, ses idées, ses valeurs, ses aspirations. On y retrouve, certes, des influences importantes de la culture lettrée, mais celles-ci ne sont pas hégémoniques au point d’éliminer la conscience de la différence et de l’opposition ni la résignation au statu quo social. On peut même observer des influences inverses, celles de la culture populaire sur la culture lettrée. Qui plus est, dans des cas d’occupation étrangère, alors que la culture lettrée se désagrège parce qu’elle n’a pas pu y résister, perdant ainsi sa légitimité, la culture populaire reste vivace et constitue un refuge qui maintient les valeurs nationales et l’esprit d’indépendance. Tel fut le cas au Viêt Nam après la défaite de la monarchie et la conquête française.

La culture d’un peuple n’est jamais homogène. Comment peut-elle l’être lorsque la société ne l’est pas ? Plus elle se différencie en classes, castes ou états, plus la culture se différencie elle aussi. Mais il serait également erroné de distinguer une culture « populaire » absolument séparée de la culture « lettrée ». Les deux partagent un certain nombre de valeurs et un fond linguistique communs, des influences réciproques circulent. C’est par leur accord avec l’âme populaire que se distinguent les grands écrivains. On a dit des vers de Nguyên Du, l’immortel auteur du Kiêu, qu’ils étaient pour les Vietnamiens comme l’eau et l’air du ciel, car il a su y décrire les types de psychologie les plus divers à travers les péripéties d’un drame humain, cristalliser en quelques traits toute la beauté changeante des saisons, fondre dans l’harmonie de son chant l’essence de la culture lettrée et du rêve populaire.

La langue est partout la même. Au cours de son histoire, elle a subi de multiples empreintes. La première et la plus importante a été celle du hân, le chinois classique qui, comme le latin en Europe, joua pendant mille cinq cents ans le rôle de langue de communication dans toute l’Asie orientale. Au hân, le viêt doit une grande partie de son vocabulaire politique, économique et technique, et sa première écriture, le nom qui, dérivé des caractères, se développa au XIIIe siècle et donna ses premières œuvres littéraires au XVe. Avec l’expansion vers le Sud, le vocabulaire s’enrichit de termes d’origine chame et khmère. En même temps apparaissent des dif-férences dialectales de prononciation, de ton, de mots, d’orthographe. On peut distinguer de ce point de vue trois grandes régions en accord avec cette extension du territoire : le Nord jusqu’au Hoành-son, le Centre jusqu’au col des Nuages, le Sud où il y a eu une longue coexistence des Viêts avec les Chams et les Khmers. Le XVIIe siècle voit l’émergence du quôc-ngu, une écriture due à des mission¬naires jésuites qui ont employé l’alphabet latin en y ajoutant des lettres (a, â, ê, o * ô, ỏ, Ư) et des signes diacritiques pour transcrire la langue viêt : le Dictionarium annamiticum, lusitanum et latinum d’Alexandre de Rhodes est publié a Rome en 1651.
On a vu plus haut comment cette écriture, plus simple et plus commode à utiliser que le nom, se diffusa rapidement avec les Français durant le dernier quart du XIXe siècle dans le Sud, et dans tout le pays à partir du début du XXe lorsque les nationalistes s’en servirent pour répandre leurs idées. Le vocabulaire politique, économique, scientifique et litté¬raire s’augmenta de termes nombreux, tan¬tôt empruntés aux traductions japonaises et chinoises d’œuvres européennes ou directe¬ment au français par phonétisation, tantôt créés à partir de mots existants pour désigner des objets nouveaux (par exemple, avion : tau bay, littéralement navire volant, à côté du chinois phi co : machine volante). La syntaxe française a également exercé son influence : la phrase synthétique, c ornée » de parallé-lismes, est devenue analytique, plus simple et naturelle. Alors qu’elle était essentiellement poétique, la littérature s’est diversifiée avec l’apparition du roman et de la nouvelle en prose, le théâtre rénové (cai luong) et le théâtre parlé (kich nỏi), sans parler de la presse.
Cependant la poésie demeure reine. Avant de parler littérature, il faut dire quelques mots de la langue dont les spécificités expliquent cette caractéristique.

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