La maison et le jardin 2

On compte douze mille espèces d’orchidée au Viêt Nam. Les unes s’élèvent du sol, d’autres s’accrochent aux rochers ou grimpent aux arbres. Leurs couleurs sont éclatantes, mais leur parfum subtil. Elles demandent plus ou moins de soins. Dans son célèbre recueil de nouvelles Vang bóng mot thoi (Echos et ombres d’une époque) Nguyên Tuân (1910- 1987) a décrit les loisirs d’un lettré amoureux d’orchidées qui prenait tous les soins pour qu’elles fleurissent le jour de l’an :

« Grand-père Kép avait voué son crépuscule de lettré au culte des fleurs, pour trouver en quelque sorte une occupation élégante à la fin d’une existence vaine. Grand-père aimait le vin, la poésie et les orchidées. Il était parvenu à l’âge où un loisir total permet de se consacrer aux plaisirs de l’esprit. Car aujourd’hui sa famille jouissait de l’aisance. Naguère, il souhaitait aussi d’avoir un jardin d’agrément où venir marin et soir se recueillir. Mais songeant qu’il n’était qu’un lettré vivant dans une période de transition où se perdaient les anciens idéaux et se dissolvaient combien de valeurs spirituelles, songeant que lui-même était égaré dans ce siècle, les mains vides d’armes nouvelles, impuissant à résoudre le problème de sa propre existence, il se demandait à quoi bon parler de contempler les fleurs. Grand-père Kép disait à ses vieux amis que posséder un jardin était facile, mais qu’avoir suffisamment de temps pour s’occuper des fleurs, là était la difficulté. Il entendait que l’amateur de fleurs mît toute sa sincérité, tout son amour à rendre hommage à leur muette beauté. Telle était la règle, le principe de l’art. Quant à se contenter d’un coin de jardin, à y faire pousser des fleurs, puis à les abandonner à la pluie et au soleil, insoucieux du moment qu’elles éclosent ou se fanent, alors qu’importait d’avoir des fleurs pour se rendre coupable envers le Prince Printemps !

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Ce n’est que récemment que, se jugeant qualifié pour s’adonner à ce plaisir, grand-père Kép se mit à cultiver des orchidées. De chaque espèce il avait quelques pots : Tiêu Kiéu, Dai Kiêu, Nhat Diêm, Loan Diêm, Yên Tu, etc. Seules, les Bach Ngoc n’étaient pas représentées. Non que leur prix fût élevé. Elles pouvaient coûter dix piastres le pied que grand-père Kép ne les planterait pas. Une nuit, en prenant du thé avec un ami venu le consulter sur l’art de cultiver les fleurs, il lui dit :

– Je sais que je ne peux pas entretenir des Bach Ngoc. Elles demandent énormément de soins. Un vent violent les brise, un soleil un peu ardent les fane, de lourdes gouttes de pluie pourrissent leurs feuilles. Les Bach Ngoc sont certes très belles. Mais ces espèces élégantes meurent tôt. Il faut s’en occuper comme d’un bébé, les gâter plus qu’un enfant conçu au retour d’un pèlerinage. Une simple erreur et elles s’en vont. Ces plantes précieuses ne veulent pas vivre longtemps avec nous, même si nous ne sommes pas des profanes. Les Bach Ngoc se plaisent auprès des femmes. Elles viennent mieux dans les jardins de jeunes filles nobles.
A défaut de Bach Ngoc, grand-père Kép avait planté beaucoup de Mac Lan, de Dông Lan et de Tran Mong. Ce sont des variétés robustes, avec des fleurs et des bourgeons très fermes ; les fleurs restent parfois quinze jours sans se faner et s’il arrive que le jardinier oublie de les arroser pendant quelque temps, elles n’en souffrent pas.
Ce soir, les Mac Lan ont commencé d’éclore.

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